L'enfance: enracinement et rupture

Ce qui a été important pour moi dans ma première enfance, ce fut ma croissance au Maroc, à Rabat, jouant au jardin des Oudaïas, si semblable à ceux de Grenade, mais aussi lisant de nombreux petits livres, ainsi que bien sûr les oeuvres de Jules Verne et de la Comtesse de Ségur.

A la suite du divorce de mes parents, j'ai dû quitter le Maroc à 11 ans pour aller vivre nostalgiquement, avec ma soeur aînée, chez une grand'tante à Bordeaux. J'ai lu alors une histoire sentimentale sans qualité particulière, qui m'a cependant donné une sorte de joie de vivre, un sentiment d'acceptation, et la force de dire définitivement "oui" aux contraintes de la vie. Puis, je suis allé poursuivre mes études auprès d'une tante cantatrice, dans un milieu trés intellectuel, vivant, trés artiste. Le philosophe Julien Benda venait souvent corriger ses épreuves chez nous. Ma tante était liée d'autre part avec Charles Maurras et m'avait conduit, le jour de ma première arrivée, vers 12 ans, à Paris, au bureau de l'Action française !

A Abbeville, il y avait beaucoup de livres, tout Musset, tout Lavisse, tout Proust, tout Maurras, et une vie intellectuelle trés riche. Paradoxalement, ce qui m'a frappé, grâce à mon oncle, centralien, fut un livre de mathématiques supérieures, mais trés simple, traduit de l'américain. Il a été source de ma passion pour les mathématiques. Et j'ai aussi été vivement influencé par deux ouvrages du géologue Pierre Termier: la joie de connaître et A la gloire de la terre. Mais je ne décrochais pas des autres aspects historiques et littéraires et j'avais déjà le souci d'une certaine critique littéraire (Lanson, Thibaudet, Sainte Beuve).

Le détonateur de ma réflexion d'adolescent ce fut plus tard, en Terminale, outre l'impact de Bergson, celui de Péguy. Pas seulement pour sa poésie, mais aussi pour la fierté de ses positions dans Notre jeunesse, puis la conjointe. Pour moi, le besoin de cohérence entre l'action, la pensée, la vie et l'écrit, fut fondateur d'un certain style de vie auquel j'ai essayé de rester fidèle.

 

1935, Les années d'X

Pendant ma "taupe", j'entrais en relation avec des écrivains et des poètes (je me souviens d'un ami de Gide, Henri Ghéon). Et je découvrais Giono: surtout  Que ma joie demeure qui me marquerait. Entré à Polytechnique, je posais une question à notre prof de lettres, médiéviste, Tuffrau: "Qu'est-ce que se cultiver ?" à laquelle il répondit: "Si vous aimez un auteur, alors lisez le tout entier." Ce fut donc Paul Claudel dont un professeur de français, en taupe (c'était Maurice Bardèche) m'avait fait lire le Soulier de satin. Je me suis mis à le lire puis je le rencontrais (il a noté notre première rencontre dans son journal).  

Je fis aussi la connaissance d'autres grands écrivains. Toutes les trois semaines, en effet, G. Marcel, à ma demande, réunissait des camarades de l'X et de Normale Sup pour des rencontres avec des romanciers ou des auteurs en vue: F. Mauriac, A Gide, Georges Duhamel, D. Rops, etc... L'influence de Mauriac a été d'autant plus grande sur moi par toutes ses oeuvres que je suivais également ses écrits dans Temps présent et d'autre part j'adhérais à ses prises de position sur Guernica.

Je fis enfin la connaissance de Teillard de Chardin en 1939: je le reverrai ensuite en 1945, puis en 1948 et en 1950. Et je lirai ses oeuvres sous forme ronéotypée en attendant leur parution au Seuil après sa mort. Le mouvement des jeunes Chrétiens (JEC) que je dirigeais, avec d'autres mouvements JOC et JAC,  était alors en rupture complet avec la droite catholique et cléricale. Nous voulions une autre structure du pouvoir, de l'Etat, nous voulions la décolonisation et le développement de la démocratie. La rencontre avec des membres de la revue Esprit se fit dès 1936. Mais c'est après la guerre que Mounier fit paraître en avril 1947 mon article sur le Maroc "Prévenons la guerre d'Afrique du Nord: l'indépendance marocaine et la France". Cet article fit beaucoup de bruit (nous y reviendrons): il aurait pu avec mes engagements de l'époque me coûtait la vie si mon père n'avait pas été un des leaders des Français du Maroc qu'il avait représenté à l'Assemblée consultative d'Alger auprès du Général de Gaulle.

 

Les années de captivité (1940-1945)

Après la Drôle de Guerre comme sous-lieutenant d'artillerie dans la première armée, j'ai été fait prisonnier avec ma Division à Dunkerque le 4 juin 1940. En arrivant dans mon premier camp, en Silésie, l'Oflag IID, j'ai trouvé deux livres: un de Gide (je ne sais plus lequel) et Le Grand Meaulnes. J'ai donc commencé le 10 juillet 1940, un cours sur le roman et inauguré une première université à l'armée des Camps. Étant à l'époque dans les plus jeunes, j'ai six fois changé de camp. Dans le dernier camp, nous étions 10000 officiers, une concentration d'intellectuels et un lieu de fermentation intense. J'y rencontrai Jean Guitton.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



En raison du cours de littérature que je faisais, je multipliais mes lecture, en moyenne, un livre tous les trois jours: Paul Valéry, Kierkegaard (dont j'aimais l'analyse des trois stades: esthétique, éthique, spirituel, et la distinction entre l'ironie et l'humour), Péguy encore, Stendhal, Anouilh, Montherlant et Claudel, entre autres. Je suivais déjà mon tempérament avec un besoin de structures que je trouvais dans la poésie, le théâtre et la philosophie (je me passionnais pour les oeuvres de Sartre).

Je profitais aussi de mes lectures étrangères: anglaises (notamment Charles Morgan, avec Fontaine et Sparkenbroke) mais aussi scandinaves (Sigrid Undset) et américaines (Faulkner, Pearl Buck).

Les auteurs germaniques (Hegel, Schopenhauer, Keyserling, Jünger, Gertrud von le Fort, Worringer) et surtout Nietzsche avec la Naissance de la tragédie et Ainsi parlait Zarathoustra m'ont marqué et permis de dégager une structure d'analyse des phénomènes de beauté pour un cours d'esthétique. Je me donnais des définitions opératoires pour les distinctions nietzchéennes, entre le phénomène apollinien (que je situais comme effet de beauté obtenu en manifestation du dissemblable dans la continuité) et le phénomène dyionisiaque (effet obtenu par la manifestation du semblable dans la discontinuité). Les distinctions me servirent pour ma propre production poétique et dramatique (inspirée autant par Valéry et Mallarmé que par Péguy et Claudel).

L'importance de Nietzsche pour moi ne tenait pas seulement à l'esthétique mais aussi à son rejet de toute limitation moralisatrice et réductrice, à sa manière de décaper un vernis moralisant que je trouvais étranger au christianisme (Camus me dirait plus tard que j'étais le second catholique nietzschéen qu'il rencontrait.

Les influences espagnoles ont été aussi très importantes. Je retentissais au  Sentiment tragique de la vie avec Unamuno, ainsi qu'au  Schéma des crises avec Ortega y Grasset. Ce dernier me permettait de voir où était la crise, qui intervient quand la culture ne donne pas les moyens de comprendre la civilisation dans laquelle on est placé.

L'influence russe, enfin (Dostoïewsky: je me suis senti proche d'Aliocha dans Les frères Karamazov; Merejskowsky avec Les mystères de l'Orient et surtout Berdiaeff pour le nouveau Moyen-Age) fut renforcée en fin de captivité par la rencontre de Nicolas Raiewsky, venu du monde orthodoxe. Ce contact vigoureux compléta les influences juives et celles protestantes des groupes d'Oxford pour me déterminer à une ouverture oecuménique étendue à mes amis athées et franc-maçons en attendant mes amis musulmans.

Je lus également nombres d'ouvrages de la littérature mystique ou spirituelle. Je plaiderai en 1945, à  mon retour de captivité, pour une reconnaissance par l'Eglise catholique de l'apport profond de Martin Luther, en raison du quatrième centenaire de sa mort (1946): en fait, l'hommage fut rendu en 1983 pour le cinquième centenaire de sa naissance. J'avais pris date.

 


Retour de captivité et Enseignements

Dès le retour, je fis la connaissance d'Albert Camus, qui m'accueillit avec amitié et que je revis souvent. J'approfondis la lecture de ses oeuvres ainsi que celles de Kafka. Et je retrouvais Teilhard de Chardin et ses oeuvres. Je connais également la brève amitié de Boris Vian. Je me liais à Mounier.

Après un essai de formulation à un projet pour la réforme de l'enseignement à Polytechnique entrepris avec Pierre Boulloche et mon directeur général, celui-ci me confia, à titre expérimental, la charge d'un enseignement de Psychologie et d'esthétique aux jeunes ingénieurs et cadres des manufactures de l'Etat (parmi eux Albert Jacquard). Ces cours attirèrent l'attention du Civil Service britannique.

A l'occasion des cours à préparer, je complétais mes lectures (outre des stages réguliers en hôpitaux, comme assistant auprès de "grands patrons" dont j'observais les démarches dans leurs relations aux clients ou malades). Ce fut pour la psychologie, le retour à Freud, Jung, Adler, Laforgue. Je me suis lié avec Charles Baudouin, qui sortait des querelles de psychanalystes et montrait que chaque référent est important (La sexualité chez Freud, la volonté chez Adler et les archétypes chez Jung). Il avait écrit une Psychanalyse de l'Art et des études sur Victor Hugo qui m'intéressaient au plus haut point, pour l'Anthropologie.

A l'occasion de séminaires organisés à Royaumont autour de la revue Psyché, j'ai eu la chance de travailler avec Georges Dumézil, André Berge ainsi que Charles Baudouin. J'éprouvais une véritable passion pour les conceptions de Dumézil sur la tripartition du monde indo-aryen et pour celles de Frobenius dans l'histoire de l'art africain et surtout dans le destin des civilisations qu'un ami me procura alors. Je fus également fortement influencé par l'oeœuvre de Mircéa Eliade. La distinction entre des civilisations nomades et des civilisations sédentaires, entre des civilisations de type indo-aryen, à chiffre 3, "lunaires" (basées sur le temps découpé en passé, présent, devenir) et des civilisations "solaires" à chiffre 4 (est, ouest, nord, sud) me procurait des repères pour situer l'évolution des civilisations suivant leur dominante de temps ou d'espace.
J'étais très sensible au fait symbolique que nous allions basculer d'un système du monde "lunaire" très pessimiste et cloisonné (les guerres mondiales et coloniales) à système "solaire" plus convivial mais aussi plus contrasté et soumis à des turbulences avec des phénomènes aussi étonnants que la bombe atomique (pour les aspects négatifs) mais en même temps les opérations "à coeœur ouvert" (comme chez les Aztèques).

C'est l'époque également de grandes lectures sur l'Islam, grâce à la rencontre de Louis Massignon avec qui nous avons créé en 1947 le Comité Chrétien d'entente France-Islam.

Mon retour de captivité a correspondu aussi à un engagement politique. Mes amis marocains me demandèrent de les aider à obtenir leur décolonisation. Je fis paraître dans Esprit l'article déjà mentionné et j'organisais des contacts entre les leaders marocains et les cabinets ministériels français. Je fus nommé à l'Assemblée de l'Union française et j'y nouais une solide amitié avec l'historien Charles-André Julien et l'ethnologue Marcel Griaule ainsi qu'avec Alain Savary. Dans mes activités, je reçus l'accueil de Robert Schuman et le soutien de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir. Je publiais chez Seghers mon Cantique d'amour au Maroc. Je ferai partie de l'Assemblée de l'Union française jusqu'en juillet 1952 et fonderai en juin 1953 avec François Mauriac et Louis Massignon le Comité France-Maghreb.

A cette époque, je commis à écrire des poèmes qui ont été publiés (Cantique d'amour au Maroc, éd. Seghers), ou mis en scène avec des musiques composées surtout par Georges Delerue (Colloque au chevet d'une Basilique à Lisieux, ainsi que le Jeu de l'Espérance, joué pour les 25 ans de la JAC, au travers de la France, en plus de cinquante représentations jouées ou mimées sur mon texte par 250 jeunes acteurs en 1955.

 

 La psychosociologie

Revenant à mon corps d'origine en 1952, je fus sollicité par mon directeur général des Manufactures de l'Etat pour concevoir un service de relations humaines pour les 15 000 agents du service. Je me tournais alors vers la CEGOS, où je me liais profondément avec Max Pagès, qui avait été étudiant de Carl Rogers. Grâce à lui, commencèrent alors les échanges et l'amitié avec Carl dont je lus toute l'œoeuvre, et que je contribuais à faire connaître en France.
Je me passionnais en même temps pour les oeuvres de Moreno et de Kurt Lewin dont une traduction des principaux textes, contestée, sous le titre de Psychologie dynamique était publiée en France en 1959. A l'intérieur de ce livre, un chapitre, essentiel pour moi, sur les modes de pensée galiléen et aristotélicien en psychologie rejoignait mes manières de concevoir les tensions dialectiques entre apollinien- dionysiaque, masculin - féminin, solaire - lunaire. Cette pensée non aristotélicienne, je la retrouvais aussi chez Bachelard, dont l'eau et le rêve venait de sortir chez Corti, et surtout dans la philosophie du non.

J'ai arrêté en 1964 un enseignement de lettres et de philosophie en mathématiques spéciales que j'avais exercé depuis 1951, pour avoir le temps d'écrire et de publier:  Liberté et relations humaines paru en 1966, sur le problème de la Relation dans l'éclairage rogérien, morénien, et même lewinien; puis en 1968, ce fut L'administration, phénomène humain, où je commençais à aborder ce que je développerai plus tard dans ma thèse  Du changement à l'inertie en 1981. Le concept d'énergie sur lequel Teilhard de Chardin puis Norbert Wiener m'avaient alerté, me permettait d'analyser, d'une part les structures sociales et institutionnelles comme accumulateurs et matelas d'énergies motrices et informationnelles, potentielles et actuelles, et d'autre part les structures fines de la personnalité comme stabilisation des échanges énergétiques entre les personnes, rendue possible par la médiation et la protection des structures sociales. Et j'utilisais le concept d'inertie pour désigner les risques permanents de rigidité et d'absolutisation dans les structures ou les conceptions: bureaucraties ou idéologies.

Contrairement à d'autres psycho-sociologues, je ne suis pas idéologiquement hostile aux institutions. Je cherche à comprendre leur fonctionnement, je cherche à aider leurs acteurs à comprendre leur fonctionnement. à les faire  évoluer dans leur propre voie et dans leur vérité, en les dégageant de leurs super-structures inutiles et des entraînements d'inertie. C'est ce que j'expérimentais de 1952 à 1963 dans des fonctions de responsable des relations humaines et de l'information au SEITA (devenu depuis lors la SEITA), mais aussi comme directeur adjoint d'une usine de 400 personnes à Pantin, de 1955 à 1957, où mon ami Michel Crozier observa mes conduites "anti-bureaucratiques".

Avec Lewin, j'obtenais dans la dynamique de groupe, la confirmation qu'un groupe n'est pas nécessairement un rassemblement d'individus identiques sur une variable quelconque, mais au contraire plus généralement et plus opératoirement peut-être un rassemblement de personnes différentes et cependant inter-dépendantes dans la poursuite de leurs objectifs individuels.

Cette définition, la plus générale et la plus puissante qu'on ait pu donner d'un groupe, est le refus de ce que j'ai appelé le "mythe identitaire": elle apporte une conception contraire au mythe indo-aryen. Car le piège indo-aryen repose sur l'idée que deux êtres A et B sont ou radicalement identiques ou radicalement différents. S'il y a différence, alors apparaît l'idée d'une exclusion totale, d'une séparation, et donc d'un ordre pur, d'une supériorité et d'une infériorité absolutisée etc...

Le refus d'une logique de cloisonnement dans les rapports humains s'est encore alimenté pour moi aux lectures plus récentes de scientifiques et d'épistémologues. Des auteurs tels que Prigogine (La nouvelle alliance), Michel Serres (Les cinq sens), Henri Atlan (Entre le cristal et la fumée, A tort et à raison), Bertrand d'Espagnat (A la recherche du réel, Une incertaine réalité), m'ont invité à penser les phénomènes dans leur diversité, dans l'incertitude aux carrefours des disciplines, sans crainte des moments de rupture ou de "catastrophes" (cf. René Thom). Il fallait intervenir en profondeur pour accroître les rapports sociaux et les interactions entre les personnes.

 

Questionnaire de Proust - André de Peretti, 2010, et François Muller
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